Domaine De Ribaute

Avez-vous déjà séjourné dans un village d’hôtes ? La question pourrait à sa lecture sembler incongrue tellement son énoncé fait immédiatement froncer les sourcils. Une maison d’hôtes, certes, mais un village d’hôtes, qu’entends-tu par-là m’ont soufflé quelques amis intrigués auxquels je racontais ma dernière escapade estivale ?
C’est à quelques kilomètres de Béziers que je vais déposer mes valises plusieurs jours durant, au Domaine de Ribaute, une adresse dissimulée entre le Parc Naturel Régional du Haut-Languedoc et des paysages de tableaux viticoles.

Depuis la route qui mène jusqu’à Lieuran-lès-Béziers, j’aperçois depuis de longues minutes déjà le Donjon du Château s’élevant au-dessus de la canopée de chênes centenaires. Il me faut quelques instants pour réaliser que ma prochaine halte se déroulera au milieu de ce cadre pour le moins esbroufant de démesure.


La chaleur d’accueil de Delphine Thiebaut, la propriétaire, s’accorde avec l’atmosphère ambiante. Une douce lumière courroucée de soir d’été enveloppe les lieux. Et pendant les premières minutes de mon arrivée, je ne peux m’empêcher de laisser divaguer mon regard. Je me sens tels les martinets, les salanganes et autres hirondelles nichant sur le Domaine, mon esprit virevolte et s’enivre face à la l’impressionnante beauté du Château médiéval. En cette fin d’après-midi, la pierre irise la lumière du soleil de ce beau pays d’Oc, une heure propice pour de premières confidences.


Les présentations faites, Delphine plante le décor et m’explique dans un style accourci et teinté d’humour l’histoire et l’historique du Domaine. A l’occasion de nos nombreux échanges au cours de mon séjour, durant les petits-déjeuners, les visites des différents sites, elle reviendra plus en profondeur sur les détails, les anecdotes et le long processus d’acquisition, de développement, de rénovation du Hameau de Ribaute. Car le Domaine de Ribaute c’était autrefois un village composé de son Château prolongé par la seule et unique rue principale autour de laquelle furent érigées différentes maisons et habitations. Cherchant un ailleurs dans l’idée d’une quête de vie différente, Delphine et son mari, Frédéric, parisiens aguerris, tombent sous le charme des lieux. Un choc instantané me confiera-t-elle ou le rêve d’un cadre champêtre et de vieilles pierres réunis.


Vive, drôle, passionnée, téméraire, fine pédagogue, les qualités de mon amphitryonne se dévoilent à son contact. De belles valeurs humaines rarement rencontrées. Et des qualités, il fallait en capitaliser pour mener à bien un projet pharaonique de restauration d’un village dans son entier à dessein de le transformer en village de vacances. Démesuré, excentrique, fou, baroque, invraisemblable… les adjectifs qualificatifs pour baptiser ce projet ne manquent pas. Les embuches, obstacles, accrocs, tribulations, surprises, aujourd’hui relégués au rang d’anecdotes en auraient rebuté plus d’un. Mais Delphine, architecte d’intérieur diplômée de Camondo, épaulée par Frédéric, son mari restaurateur, ne craint pas les défis ni les gageures. Et le résultat est à nul autre pareil : un décor de cinéma en plein air digne des plus grands péplums de l’Âge d’Or des studios de Cinecittà (j’entends déjà Delphine me brocarder…).


Le Château de Ribaute est inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Sa construction s’est étalée entre les XIIe-XIIIe siècles et jusqu’au XVIe. Demeure de vacances de l’Evêque de Béziers, divers propriétaires se sont succédés à travers les siècles jusqu’à ce que notre couple l’acquière voici plus d’une décennie. Pour la petite histoire, le toit d’origine s’est effondré à trois semaines de la vente. Le ton était donné.


Lors de ma visite, le Domaine était composé de sept maisons médiévales individuelles et de quatre chambres d’hôtes, chacune portant son nom propre, chacune renfermant son esprit propre. J’ai eu le privilège de pouvoir toutes les visiter. Ribaute ce sont des locations individuelles mais c’est également un Domaine privatisable. 

Grâce à une vision d’ensemble intelligente, Delphine est parvenue à ressusciter ce harpail architectural en cohérence avec la mémoire passée, tout en respectant et conservant l’existant. Avec l’aide d’artisans passionnés, tous natifs de la région et sachant perpétuer le travail « à l’ancienne », le résultat est une addition de défis brillamment menés.


« L’Essentiel » sera ma maison d’accueil. Alors que Delphine m’accompagne jusqu’à la porte de cette belle masure de plain pied aménagée pour deux personnes, notre flânerie de quelques minutes se transforme en voyage suspendu en plein Moyen-Âge. Nous cheminons le long de la ruelle descendante, artère unique menant aux différents logis.

En prélude nous passons devant la Chapelle privée consacrée où des mariages sont toujours célébrés. Je suis subjugué par le travail accompli par Delphine et ses équipes. Sa passion pour la restauration s’affiche sur chaque pierre ou comment faire jaillir la beauté du passé en toute simplicité.

Les portes, les fenêtres et les volets ont retrouvé leurs couleurs et leurs patines originelles. Sobre et élégant. Certaines maisons déroulent un rideau de perles provençal comme jadis. Des jarres ornent les entrées et les terrasses. La végétation choisie, faite de buis, de glycines, de vignes, de rosiers, de romarin et de lavande, ajoute un supplément de caractère champêtre régional.


Cette charmante ruelle pavée en déclive descend jusqu’à la piscine et mène au parc de huit hectares. La maison « L’Essentiel » est la dernière, elle jouxte la grange réhabilitée en pool house, tout en surplombant le parc et ses palmiers centenaires. L’une des fierté de Delphine.


L’accès à « L’Essentiel » se fait de plain-pied. Dans son espace épuré au sol de béton ciré, la lumière traversante communique habilement avec l’orientation sud-nord du bâtiment. La terrasse accessible en rez-de-chaussée plonge sur le parc du Château renchérissant avec la vue imprenable sur la piscine. Un escalier en acier-bois mène à la chambre ouverte sous les toits. Une baignoire en pin massif trône face au lit, à l’image d’un spa suédois auquel elle me fait immédiatement penser. La douceur des voilages et du linge de lit invitent au nonchaloir dans un cadre à l’ambiance intimiste. Une maison qui me correspond.


Dans un lieu aussi particulier, mes soirées vont se dérouler sur place. Je ne veux déjà plus bouger, ni sortir de ce cocon si douillet. Ce soir le dîner se fera sur la terrasse, c’est idyllique ! Avec Delphine, les détails possèdent leur importance. Le salon du rez-de-chaussée regorge d’idées de recoins appelant à la détente; confort meublé au savant mélange d’objets chinés ou rafraîchis. Ici des pièces de collection de linge ancien, des œuvres d’art d’artistes contemporains qu’elle soutient par un mécénat actif.

Si proche, la somptueuse piscine en pâte de verre noire et basalte me tend les bras. Jamais à ce jour, je n’avais encore éprouvé pareil sentiment d’envoûtement face à un tel miroir d’eau reflétant son environnement. Une perfection visuelle.

Les superlatifs s’additionnent et les références hyperboliques s’accumulent à la vue de ce lieu magique tout droit sorti de l’imagination de notre architecte ingénieuse. Ses mensurations sont impressionnantes, tout comme l’espace adjacent : jardins, plage californienne, solarium, chaises longues Low Pita de Paola Navone, pool house en pierre d’époque et poutres apparentes avec baby-foot, douche, toilette, grande table conviviale, bancs, fauteuils en bois. L’ancienne grange transformée a su garder une fraîcheur brute et sa fonction de refuge rafraîchissant.
Instants d’une harmonie inoubliable entre nature et sérénité, chants d’oiseaux et longueurs de nage.


Après la fraîcheur de ce premier bain, rien de mieux qu’un dîner en terrasse : décor de rêve, calme et volupté, un luxe privilégié pour parachever cette journée si particulière à la lumière de la voûte étoilée. L’Essentiel porte bien son nom et je m’endors porté par une douce rêverie.


C’est au chant des cigales que j’entrouvre les yeux. C’est au son de la cymbalisation des reines de la Méditerranée que va se dérouler le petit-déjeuner. Il est servi au pied du Château, à l’ombre d’un chêne majestueux. Delphine en termine les derniers préparatifs. Son goût pour le raffinement et les détails apparaît encore. Présentation tout en joliesse sur une grande table commensale : boisson chaude, jus frais, fruits frais, viennoiseries, pain, son cake fait maison et quelques chouquettes achetées le matin même. Moment propice pour apprécier au plus près les détails d’architecture du Château.


A la faveur de nos échanges, Delphine a su capter ma curiosité et mon intérêt visuel autant qu’esthétique suscités par le Domaine de Ribaute. Un Domaine qui éveille les sens. Derrière chaque porte que j’ai poussée, dans chacune des maisons où j’ai pu pénétrer, je suis resté sans voix, les yeux pleins, saturé de joie. Un florilège de surprise, de beauté, d’agrément, de raffinement, d’ingéniosité, de qualité dans ce travail de rénovation, de reconstruction, de régénération, de réhabilitation, de métamorphose, de résurrection que Delphine a su mener à terme. Les images parleront d’elles-mêmes.


Chaque maison recèle son propre esprit, monacal et minimaliste pour certaines, sobre et intimiste pour d’autres. J’ai apprécié les matériaux naturels (comme une obligation pour Delphine), les tuiles d’époque, les tommettes anciennes, les pièces de ferronnerie modernes, les meubles de designers. Les choix décoratifs sont judicieux et semblent avoir été pensés depuis la création séculaire du Hameau.

Parmi toutes ces maisons dont je suis tombé amoureux, je retiens « La Maison Haute », une maison médiévale à l’extérieur d’origine conservé et son surprenant puits de lumière apporté par un atrium de neuf mètres de haut avec pour pièce maîtresse un escalier colimaçon contemporain tout d’acier monté. Certaines patines, certaines peintures et certains papiers peints d’antan son encore dans leur jus. Coup de cœur pour son salon oriental à l’esprit berbère secret et chatoyant. 


 »Les Cimes » et « La Voisine » avec son sous-sol révélant la vinification faite dans ses lieux. Les murs de la chambre portent encore le marc de raisin d’époque : beauté claustrale. Les anciennes cuves à vin ont été transformées en salons en enfilade, coin bar avec espace de dégustation, salle de billard. Eblouissant. Les vestiges des carreaux de verre des anciennes cuves sont encore visibles. Un travail de restauration monumental.